Le Saint-Siège plaide pour une régulation éthique de l’économie et de la finance

Contre les conduites immorales, l’égoïsme, l’hypocrisie

« Oeconomicae et pecuniariae quaestiones », le nouveau document du Saint-Siège publié ce 17 mai 2018, plaide pour que l’argent soit « un bien destiné à tous sans être réservé à quelques privilégiés ». Contre la « conduite immorale de certains acteurs du monde financier », contre les inégalités, l’égoïsme, l’hypocrisie, il souligne l’urgence d’une régulation éthique de l’économie et de la finance. « L’argent doit servir et non pas gouverner », insiste l’Eglise.

Signé le 6 janvier 2018 par Mgr Luis F. Ladaria, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et par le cardinal Peter Turkson, préfet du Dicastère pour le Service du développement Intégral, le document conjoint des deux dicastères s’intitule “Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel”.

Il passe en revue de nombreux thèmes, tels la spéculation, la consommation, l’épargne, le système fiscal, les sites offshore, la dette publique, le système bancaire… plaidant pour « une juste régulation » des marchés financiers, et « un fondement éthique clair ».

Alors qu’un « grand nombre de personnes continue de vivre dans l’extrême pauvreté », l’Eglise appelle « un bien-être véritable et intégral de l’homme ». C’est l’objectif phare du texte : « la promotion intégrale de chaque personne, de toute communauté humaine et de tous les hommes ». En ce sens, « aucun profit n’est légitime lorsque fait défaut la vision de la promotion intégrale de la personne humaine, de la destination universelle des biens et de l’option préférentielle pour les pauvres ».

Il s’agit notamment de « repenser ces critères obsolètes qui continuent de gouverner le monde » : « un égoïsme aveugle semble parfois prévaloir, limité au court terme ; faisant fi du bien commun, il exclut de ses horizons la préoccupation non seulement de créer mais aussi de partager la richesse et d’éliminer les inégalités aujourd’hui si aiguës ».

Prenant la défense des hommes et des femmes « qui risquent d’être mis de plus en plus en marge… du progrès et de la prospérité réelle, tandis que certaines minorités exploitent et se réservent les immenses ressources et richesses »,  le Saint-Siège prévient : « L’égoïsme n’est finalement pas payant, mais fait payer à tous un prix trop élevé; si donc on veut le bien réel de tous, l’argent doit servir et non pas gouverner ! ». Ainsi le profit doit être recherché « mais non ‘à tout prix’ ».

Les suggestions du document

Le texte développe une « anthropologie relationnelle », opposée à « une vision individualiste de l’homme pris surtout comme un consommateur, dont le profit consisterait avant tout à optimiser ses gains pécuniaires ». Dans cette optique, « le bien-être doit donc être évalué avec des critères plus amples que ceux du Produit Intérieur Brut (PIB) d’un pays, en tenant compte au contraire d’autres paramètres, comme par exemple, la sécurité, la santé, la croissance du ‘capital humain’, la qualité de la vie sociale et du travail ».

Parmi les nombreuses suggestions dont « Oeconomicae et pecuniariae quaestiones » est émaillé : des cours d’éthique dans les institutions universitaires et les business schools ; l’encouragement aux coopératives de crédit, micro-crédit ; la réduction « raisonnable et harmonisée » de la dette publique ; une régulation publique et l’évaluation super partes du fonctionnement des agences de notation de crédit ; la création de comités d’éthique au sein des banques.

Autres préconisations : distinguer clairement, pour la sphère de l’activité de la gestion du crédit ordinaire et des épargnes, ce qui est destiné à l’investissement et au pur business ; avoir l’ « audace » de fixer un impôt minimum sur les transactions offshore pour « résoudre une grande partie du problème de la faim dans le monde » ; et envisager des sanctions « incisives » à imposer aux pays qui réitèrent l’évasion fiscale et le recyclage de l’argent sale.

Souhaitant « un climat de saine liberté d’initiative », le Saint-Siège met cependant en garde contre la liberté « comprise de manière absolue et détournée de sa référence intrinsèque à la vérité et au bien ». Il plaide pour une « bonne régulation qui conjugue en même temps la liberté et la protection de tous les acteurs, et surtout des plus vulnérables, par un système d’interaction saine et correcte » et pour « une alliance renouvelée entre les agents économiques et les agents politiques ».

Inversion d’ordre entre le travail et l’argent

La finance doit revenir aux « circuits vertueux de l’économie réelle », peut-on lire dans le document qui pointe du doigt « l’inversion d’ordre entre les moyens et les fins, qui fait passer le travail de l’état de bien à celui d’’outil’, et l’argent, de celui de moyen à celui de ‘fin’ » : inversion qui produit une culture «de déchets» marginalisant de nombreuses populations, les privant d’un travail décent.

Soulignant la « fonction sociale irremplaçable du crédit », les deux dicastères rédacteurs désapprouvent « la création de titres de crédit à haut risque », les « taux d’intérêt excessivement élevés, en réalité non soutenables pour ceux qui empruntent » et la manipulation du niveau des taux d’intérêt qui est une « grave violation éthique ».

Dans le contexte actuel de « conduite immorale de certains acteurs du monde financier », « Oeconomicae et pecuniariae quaestiones » affirme que « l’argent lui-même est en soi un bon outil » mais qu’il « peut facilement se retourner contre l’homme ». De même, la financiarisation du monde des affaires « est en soi quelque chose de positif » : « Ce qui est moralement inacceptable, ce n’est pas le simple fait de faire un gain, mais celui d’utiliser à son avantage une inégalité pour générer des profits importants au détriment des autres. »

Le document traque les hypocrisies, notamment en matière de systèmes bancaires parallèles, de finance offshore, de contournement fiscal, et même d’évasion ou de recyclage de l’argent. Il dénonce aussi la « gestion maladroite – peut-être intentionnellement – du système d’administration publique » et ses conséquences sur la dette.

Il conclut sur la responsabilité individuelle : « Nous sommes tous appelés à veiller comme des sentinelles de la vie saine et à devenir des interprètes d’un nouvel engagement social, en orientant notre action vers la recherche du bien commun et en la fondant sur des principes fermes de solidarité et de subsidiarité. »

Article tiré de l’Agence Zénith.

Posté le : 24 mai 2018